samedi 24 octobre 2020

DURAS, Moderato cantabile La symbolique du vin

 

a) Le vin scandaleux

Le verre de vin commandé par Anne Desbaresdes dès son entrée dans le café constitue la première transgression, et son ivresse lors du dîner est à la fois le révélateur et le masque d’un scandale encore plus grand, celui du désir dévorant. Le vin est un philtre d’amour que partage Anne et Chauvin, sa consommation en commun, publiquement tient lieu d’adultère. Rouge comme le sang, il est aussi philtre de mort. La femme tuée par son amant est décrite comme une ivrogne par Chauvin qui semble chercher à humilier Anne en la menaçant d’une semblable déchéance, alors même qu’il la pousse à boire.

Le vin que boivent Anne et Chauvin se rapporte au sang de la morte. La relation avec la scène primitive est troublante: « il y avait du sang qui coulait de sa bouche en minces filets épars et qu’il y en avait aussi sur le visage de l’homme qu’elle avait embrassée ». Une telle vision a sans doute sur Anne l’impact d’une image fascinante, dès lors que la métaphore du vin est rapprochée de ce sang. Le vin est ici la substance magique qui unissant les deux bouches, unit les deux personnages au couple primitif.

Des commentateurs ont comparé le vin ans le roman de Duras au philtre d’amour bu par erreur par Tristan et Iseut. Ce modèle de l’amour-passion dont les héros irlandais sont le prototype suppose, outre le breuvage enchanté, une fin tragique que le roman de Duras évoque aussi, quoique symboliquement.

b) Une incarnation de la fatalité

C’est le signe de la passion vécue. Chauvin parle de l’ivresse de la tuée, Anne répond par cette supposition : « Peut-être dans leur cas était-ce nécessaire ? ». L’adjectif inscrit le vin dans l’ordre de la fatalité. C’est la dimension tragique du roman.

La fatalité est elle-même déterminée par l’onomastique : « CHAUVIN ». Chaleur et vin : il est l’image du désir d’Anne. Le désir et le vin unissent les personnages. La passion d’Anne et de Chauvin, c’est d’abord la passion du vin.

c) Le détournement du sacrement de l’eucharistie

C’est le mystère sacré d’une commémoration de la passion du Christ qui correspond aussi à la communion des fidèles.

Anne et Chauvin commémorent la passion du tueur et de la tuée tout en communiant ensemble leur propre ivresse personnelle. Pour le catholique, le vin devient le sang du Christ, pour Anne et Chauvin, l’absorption du vin ne rappelle pas seulement le crime passionnel. Il le reconstitue et le perpétue. En buvant le vin, ils deviennent les amants de la scène primitive et font coïncider le roman (de Duras) , leur roman ( leur expérience) et leur roman (leur récit fantasmé) qui est le métaroman.

Duras élabore une mystique du vin voire une théologie païenne de la transsubstantiation » passionnelle.

Les personnages consomment leur passion et l’ivresse est alors jouissance passionnelle : « Je voudrais du vin (…) toujours j’en voudrais » (…) « Comme c’est bon le vin » (…) Comme j’aime le vin, je ne savais pas ».

Anne s’abandonne à la boisson comme à une étreinte amoureuse : « Le vin coule dans sa bouche peine d’un nom qu’elle ne prononce pas. Cette évènement silencieux lui brise les reins ».

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