samedi 24 octobre 2020

DURAS, Moderato cantabile- Etude thématique: la dimension tragique et le thème du sacrifice

 

Chapitre IV, pages 55 et 56, le narrateur remarque : « Elle s’arrêta encore au comptoir alors que l’homme était déjà dans la salle à l’attendre ne pouvant sans doute échapper encore au cérémonial de leurs premières rencontres, s’y conformant d’instinct »

 


La tragédie apparaît à Athènes au ve siècle av. J.-C.. Elle est représentée dans le cadre des fêtes de Dionysos (les Dionysies)

 

C’est une cérémonie sacramentelle, cultuelle.

 

 

Le rituel sacré consistait à sacrifier au dieu un bouc.

trágos (« bouc ») et δή / ôidế (« chant »)

 

 Le « chant du bouc » l’expression de la plainte de l’animal mené à l’autel sacrificiel, mis en parallèle avec la confrontation du héros tragique à son destin lors d’une lutte qu’il sait être perdue d’avance.

 

Le rituel des rendez-vous : une célébration des sacrifices.

 

Si l’eucharistie est commémoration de la Passion, elle l’est relativement au sens sacrificiel de la vie du Christ. Si le vin se rapporte au sang, c’est au sang versé de la victime sacrifiée. Le crime passionnel par lequel commence le roman inscrit dès-lors un horizon tragique et les deux personnages principaux n’ont pas de cesse qu’ils l’aient enfin rejoint. Si l’ensemble du roman peut se lire comme la réitération, par Anne et Chauvin, de la scène primitive, celle-ci renvoyant au crime passionnel, n’en est pas moins fondamentalement une scène de sacrifice. C’est donc aussi au sacrifice qu’aspire Anne Desbaresdes, comme la scène finale le confirme, et son « C’est fait », qui rappelle le « tout est achevé » du Christ sur la Croix.

Le roman prend soin de préparer l’évènement final, en particulier en conférant aux rencontres des deux personnages une dimension rituelle caractéristique de la tragédie. C’est ainsi qu’au chapitre IV, pages 55 et 56, le narrateur remarque : « Elle s’arrêta encore au comptoir alors que l’homme était déjà dans la salle à l’attendre ne pouvant sans doute échapper encore au cérémonial de leurs premières rencontres, s’y conformant d’instinct ». On notera que le motif tragique est présent dans cet énoncé à travers l’idée de fatalité : « ne pouvant sans doute échapper », outre l’idée de ritualité. La répétition des scènes de rendez-vous n’est ni absurde ni insignifiante car elle est sacralisée par le cérémonial.

 

La parodie de la cérémonie tragique : le dîner mondain

 

Il est possible d’opposer deux types de rituels dans Moderato Cantabile : aux rendez-vous d’Anne et Chauvin, rites authentiquement « sacrés » en ce qu’ils aboutiront au sacrifice de soi, de leur amour, correspond la parodie de cérémonie offerte par la réception bourgeoise. Dans le chapitre VII, le texte multiplie les allusions à la cérémonie tragique mais en dénonce aussitôt la fausseté : « le saumon passe de l’un à l’autre suivant un rituel que rien ne trouble, sinon la peur cachée de chacun que tant de perfection tout à coup ne se brise ou ne s’entache d’une trop évidente absurdité ».  Les métaphores funèbres qui désignent le saumon, puis le canard « sur son lit d’oranges » décrivent le dîner bourgeois comme un simulacre de sacrifice au sens où l’on y immole que des mets raffinés. Au demeurant, la bourgeoisie, classe anthropophage, sacrifie le prolétariat qu’elle exploite pour jouir d’un luxe indécent.

 

La célébration tragique de la passion

 

Dans le dernier chapitre, lorsque Chauvin et Anne se prennent la main, le narrateur commente : « Leurs mains restèrent ainsi, figées dans leur pose mortuaire. » Au moment du baiser, le texte dit : « Leurs lèvres restèrent l'une sur l'autre, posées, afin que ce fût fait et suivant le même rite mortuaire que leurs mains, un instant avant, froides et tremblantes. Ce fut fait. » On le voit, la répétition de l’adjectif épithète « mortuaire » inscrit clairement le caractère tragique de ce rituel, et permet de suggérer que celui-ci mène bien à la mort comme le prouve bien le dernier échange : « Je voudrais que vous soyez morte » et « C’est fait ».

 

La mort symbolique et les symboles tragiques

 

Le roman s’achève sur une mort symbolique dont le sens ultime est d’indiquer la nature profondément tragique de la passion. Les indices du tragique sont suffisamment visibles pour interdire toute interprétation optimiste. Par exemple, le texte évoque les autres clients en ces termes : «  Un chœur de conversations diverses, assourdies par la pudeur emplit le café. » Le choix du mot « chœur » fait référence au chœur de la tragédie antique. Duras l’employait déjà au moment de la ridicule cérémonie bourgeoise : « Le chœur des conversations augmente peu à peu de volume ».

Nombreux personnages secondaires du roman sont chargés de commenter l’action centrale vécue par Anne et Chauvin et de lui conférer sa dimension tragique. On peut voir en la patronne du café la figure du coryphée ou une sorte de déesse de la fatalité. Le texte attribue à ce personnage dès le chapitre III le symbole du « tricot » qui revient régulièrement. Le récit établit un parallélisme entre la progression de l’intensité de la passion des amants et les progrès du tricot de la patronne. La « laine rouge » peut donc évoquer la passion mais aussi le fil de la Parque. Lorsque les amants se séparent, on trouve : « La patronne rangea son tricot rouge (…) » Le tricot rouge ne sera pas ressorti, le fil de la Parque est coupé. Les deux héros se voient pour la dernière fois. Que la laine soit de cette couleur permet d’intégrer le tricot dans la série des symboles de la passion tragique (sang ; vin), tout en formant une métaphore du roman lui-même qui se fait dont le sens semble alternativement se faire et se défaire.

 

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